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MON HÉRITAGE DU MANITOBA

Mon héritage du Manitoba
Par Gabrielle Roy

Une question insidieuse souvent posée ces dernières années, à la radio ou à la télévision, confond généralement les gens : Qu’est-ce qu’être Canadien? Pas mieux que la plupart sans doute je ne saurais répondre- rien n’étant d’ailleurs moins utile que ces pièges. Pourtant je me sens Canadienne jusqu’à la moëlle. Le fait que je suis née au Manitoba, d’une famille originaire du Québec dont la source remonte aux tout premiers temps de la colonisation française en Amérique, y est-il pour quelque chose? C’est possible. J’incline parfois à croire que le Manitoba, par sa situation géographique au cœur du pays, par sa riche composition ethnique, par les subtiles influences que ne peuvent manquer d’exercer les uns sur les autres ses constituants, pourrait jouer un rôle important dans la recherche et l’expression d’une authentique personnalité, disons le mot d’une âme canadienne.
Mes grands-parents maternels, originaires d’un petit pays perdu dans les contreforts des Laurentides, au nord de Montréal, un beau jour quittèrent tout ce qui avait été jusque là leur vie pour répondre, comme tant d’autres à l’époque, à l’appel de l’Ouest, s’en allant prendre homestead au Manitoba. Ils n’étaient plus jeunes, ils avaient même déjà atteint le milieu de leur âge; c’était donc pour eux une résolution sans retour, un immense branle-bas.
Ils voyagèrent par chemin de fer, puis, à partir de Saint-Norbert, qui était alors, à ce que je crois me rappeler avoir entendu raconter, une sorte de caravansérail pour les colons Canadiens français en partance pour le Sud, ils s’engagèrent un matin de printemps, dans leur chariot plein jusqu’au faîte, à travers la plaine encore sauvage, sur une piste faiblement marquée, vers les ondulations de la Montagne Pembina dont le relief quelque peu accidenté allait, selon les calculs de mon optimiste grand-père consoler sa femme de la perte des collines natales- mais ça aillait être bien le contraire : la vue de ces simulacres de collines devait aiguiser à jamais chez elle le regret des âpres coteaux de sa jeunesse. Ainsi allait naître et se perpétuer dans notre famille un amour partagé entre la plaine et la montagne, un déchirement, comme je l’ai raconté dans la Route d’Altamont, mais aussi, car c’est dans le conflit d’âme qu’il y a peine et richesse pour l’artiste, et au reste dans toute vie, une inépuisable source de rêves, d’aveux, de départs et de « voyagements » comme peu de gens en connurent autant que nous, famille s’il en fut jamais, de chercheurs d’horizon.

Au temps de notre épopée familiale, de cette saga précieusement conservée dans notre mémoire, ma mère était une petite fille d’une vitalité superbe, douée de la plus vive imagination. N’importe que voyage l’eût ravie, et elle n’en avait encore jamais accompli, hors le court trajet, de temps à autre, avec son père, de Saint-Alphonse à Joliette où ils allaient au grand marché de la place. Comment décrire l’effet, sur cette âme fraîche et enthousiaste, de la plaine s’ouvrant sans fin et sans réserve, à la mesure du ciel lui-même sans limites, qui ne lui était jamais apparu jusqu’alors que découpé par la crête des collines, en brefs morceaux aussi décousus que les pièces d’un casse-tête. Or voici qu’il s’étendait d’un seul tenant, d’un horizon plein d’attrait à un autre encore fit le récit toute sa vie. Si bien que mon enfance à son tour en fut envoûtée, ma mère reprenant pour moi la vieille histoire, tout en me berçant sur ses genoux, dans la grande berceuse de la cuisine, et j’imaginais le tangage du chariot et je croyais voir, de même que du pont d’un navire, en pleine mer, monter et s’abaisser légèrement la ligne d’horizon.

Plus tard, quand je lus La Steppe de Tchékhov, je me retrouvai pou ainsi dire dans l’exacte atmosphère du récit de ma mère. Tout y était : le ravissement à la vue du vaste pays plat, invitant comme un livre ouvert, mais non pas pour cela immédiatement déchiffrable, l’étrangeté émouvante, dans ce déroulement monotone, du moindre signe de la présence humaine- chez Tchékhov ce moulin à vent visible de si loin et si longtemps; dans la narration de ma mère un toit de maison surgissant enfin dans le lointain d’un paysage inhabité- et jusqu’au sentiment que cet horizon sans cesse appelant, sans cesse se dérobant, c’est peut-être le symbole, l’image dans nos vies de l’idéal, ou encore de l’avenir nous apparaissant, quand nous sommes jeunes, généreux de promesses que se renouvelleront et ne tariront jamais.

Parvenus au terme de leur voyage, que ma grand-mère, demeurée hostile à l’aventure, dénomma les « pays barbares, » encore qu’elle y trouva dès l’arrivée bon nombre de ses compatriotes déjà installées, elle et mon grand-père s’attelèrent à la tâche sans doute un peu la même sur la terre de tous les colons : refaire ce qui a été quitté.
Bientôt, avec leurs maisons au long toit incliné, leurs coffres et leurs bahuts sculptés, leurs bancs-lits, leur pétrin et leur rouet; avec leur beau parler d’alors, pur et imagé; avec leur foi janséniste, comme on dirait aujourd’hui, oubliant peut-être trop combien la sévérité en était tempérée par la tendresse pudique de leurs cœurs; avec la dure croix de bois noir au mur de leur chambre, mais aussi la gaieté de leurs violons, avec des souvenirs, des traditions, du vieux et du neuf, ils eurent vite fait d’ériger en terre manitobaine, au son du vent et des herbes hautes, une autre paroisse tout semblable à d’innombrables villages du Québec.
Mon grand-père, l’animateur de cette aventure réalisée, je ne l’ai connu qu’à travers des récits qui ont d’ailleurs peut-être déformé plus que révélé son vrai visage, chacun, sans doute, le peignant à sa propre image. Mais je le retrouve souvent, bien vivant en moi, dans ces singuliers mouvements de l’âme qui nous paraissent d’une liberté totale quand nous rêvons et errons par la pensée, et où nous sommes peut-être au contraire le plus étroitement rattachés à ceux qui nous ont précédés. C’est peut-être donc à travers lui encore, à cause de lui ou pour lui que m’émeuvent si profondément les grands horizons en fuite et particulièrement le côté du ciel où le soleil se couche, le côté ouest, pour moi celui des grands appels. En revanche, le fière silhouette de ma grand-mère domine mes premiers souvenirs d’aussi haut que les silos de l’Ouest, ces tours riches de blé, d’arôme et de la magie que leur a conférée à jamais mon enfance.

De nos jours, préoccupés de l’épanouissement féminin, ma grand-mère serait probablement directrice de quelque société à capitaux ou à la tête d’une quelconque enquête royale sur le statut de la femme au Canada. En son temps, ses talents trouvèrent à s’exercer. Elle inventa aussi : des remèdes à partir d’herbes, des colorants pour ses teintures, de magnifiques dessins pour ses tapis. D’elle il reste encore, je pense, quelques pièces de lin tout aussi inusables que sa robuste volonté, que sa fermeté de décision. En pays « barbare, » elle parvint à régner, ne se pliant guère à lui, mais parfois réussissant à le plier, lui, quelque peu, à sa forte nature, frayant le moins possible avec tous ces « étrangers » établis autour de chez elle, ces Anglais, ces Écossais, en revanche francisant libéralement sur son passage ce qu’ils avaient pu se permettre de nommer avant elle.
Ainsi en fut-il du village voisin de Somerset où elle devait se rendre pour les achats importants.
Par quelque belle journée d’automne, grand-mère, du haut du buggy, rênes en main, ayant grande allure sous son bonnet noir et dans ses amples jupes étalées sur la largeur du siège, lançait d’une voix ferme à ceux de sa famille :
-Eh, bien, adieu! Je vais aux emplettes à Saint-Mauricette.
Qu’eût-elle pensé, elle qui fit des saints à volonté, peut-être pour rapprocher le ciel de cette terre d’exil, qu’eût-elle pensé de notre époque qui en a détrôné à la douzaine? Ou encore de cet œcuménisme qui prétend rassembler ce qu’elle jugeait bon de tenir à distance?

A bien y réfléchir, j’imagine qu’en fin de compte elle se réjouirait, peut-être pas de voir diminuer le cercle des saints, mais sans doute de voir grandir celui des croyants.

La fille aînée de cette altière aïeule, ma mère, vécut, elle, pour concilier, pourrait-on dire, dans sa propre vie les penchants opposés de ses parents dont elle hérita à dose égale, tour à tour un peu effarouchée, puis attirée à l’infini par l’inconnu. Plus elle vécut et plus la confiance en son cœur l’emporta sur la circonspection. C’est en elle que se conjuguèrent le mieux les deux grands attachements d’âme de notre famille : pour le Québec où elle était née et dont elle avait les riches souvenirs qu’une ardente imagination enfantine peut avoir retenus; pour le Manitoba où elle avait grandi, aimé, souffert. Les vies les plus réussies sont peut-être celles-là qui semblent avoir pour but de faire converger enfin ces voies toutes proches, familières, qui pourraient courir côte à côte à l’infini sans jamais se joindre. Il me paraît maintenant que sa vie s’est passée à vouloir unir. D’abord ses pauvres enfants de caractères si différents. Ensuite les voisins. Puis finalement tous. Elle vécut d’amour pour ce qui fut, est, sera.

Vers la fin de ses jours terrestres, malade et vieillie, toute animée encore cependant des grands désirs de sa vie pour les sites et les beautés de ce monde, elle tint à un voyage d’adieu au Québec, pour renouer, disait-elle, avec de lointains cousins, revoir celui-ci ou celle-là, mais en vérité je me demande si le but réel de son voyage, la commandant d’ailleurs peut-être à son insu, ce n’était pas de grimper au sommet des collines pour tendre l’oreille au vent dans un pin immense et chercher à entendre s’il y chantait comme au temps de son enfance.
Il est vrai que je l’ai vue aussi, au petit cimetière de « Saint-Mauricette, » le visage triste et grave, se pencher pour arracher tout à coupe avec indignation des mauvaises herbes sur la tombe de grand-mère qui n’avait pu en tolérer nulle part dans ses plates-bandes ni dans sa vie.

Là où l’on retourne écouter le vent comme en son enfance c’est la patrie. Ce l’est aussi assurément là où l’on a une sépulture à soigner. Maintenant c’est mon tour, ayant choisi de vivre au Québec un peu à cause de l’amour que m’en a communiqué avec ma mère, de revenir au Manitoba pour soigner sa sépulture. Et aussi pour écouter le vent de mon enfance.

Mais bien avant le temps, pour la mère, des sépultures, avant même le mariage et les enfants, au temps où pour elle l’amour comme le bel horizon prometteur du Manitoba, lui proposait sans doute les plus séduisants mirages, un homme, parti lui aussi du Québec, émigré aux États-unis, s’y étant forgé à travers les emplois les plus divers une expérience vaste comme la vie, un self-made man dirait-on aujourd’hui, maintenant à la veille de rentre au pays à la frontière du Manitoba, d’étape on étape, cheminait déjà à son insu depuis longtemps vers elle par les mystérieuses voies de la destinée humaine.

Ils se rencontrèrent sans doute à l’occasion d’une de ces veillées de compatriotes toute bruissante de chants, de souvenirs et de conversations roulant sur le Québec. Peut-être, dès cette première soirée, mon père qui était doué d’une belle voix émouvante, charma-t-il la jeune fille en interprétant l’une ou l’autre de ces naïves ballades que je l’ai moi-mêmebaucoup plus tard entendu chanter : Il était un petit navire…et Un Canadien errant…douces chansons tristes qu’il rendait avec un accent de sincérité troublante, comme si elles étaient un aveu à peine voilé de son propre déracinement. Ils se plurent, cette jeune fille brune aux yeux pétillants, vivants, la gaieté même, et cet homme blond dont les yeux bleus étaient chargés d’une indéfinissable expression de mélancolie, comme si la dure lutte pour s’élever, s’instruire tout seul, s’arracher au sort de tant des siens à l’époque, l’avait rendu à jamais trop sensible au malheur.

Ils s’épousèrent, comme on le faisait alors pour la vie, pour le meilleur et pour le pire, acceptant d’avance les enfants que Dieu trouverait bon de leur « envoyer. » Et non seulement les acceptèrent-ils, mais encore ils s’épuisèrent à leur faire la vie meilleure qu’elle n’avait été pour eux, plus riche, plus éclairée. De surcroît, comme si cet effort ne suffisait pas, ils entendaient transmettre intact à leurs enfants l’héritage de foi et de langue ancestrale qui allaient alors de pair.

Gageure insensée! Une vie matérielle si difficile déjà à assurer, plus d’enfants qu’il n’aurait été raisonnable d’en avoir, et maintenant cet acharnement chez tant des nôtres à l’époque, en dépit de tout bon sens au sein de presque tout un continent parlant anglais, de conserver les mots par lesquels passent d’une génération à l’autre la continuité, l’âme d’un peuple. Et le surprenant c’est qu’ils relevèrent ce défi peut-être mieux qu’il n’est aujourd’hui relevé par leurs descendants qui, pourtant, en un sens, sont infiniment mieux pourvus.
Mon père était devenu fonctionnaire de l’État, affecté à l’établissement des immigrants sur les terres vierges de la Saskatchewan, puis de l’Alberta, tâche dont il s’acquitta admirablement, plein d’une sollicitude toute paternelle envers ces dépaysés dont il ressentait sans doute l’effarement à travers le goût quelque peu amer que lui avait laissé le souvenir de si dures épreuves et de si terribles sacrifices pour parvenir là où il s’était hissé. Onze enfants étaient nés à mes parents. Trois moururent jeunes. Les aînés étaient déjà dispersés quand je vins au monde, moi la petite dernière, telle on m’appela longtemps. C’était à Saint-Boniface, dans cette courte rue Deschambault dont je me suis efforcée de traduire la douce rusticité dans mon livre qui a précisément pour titre Rue Deschambault. Y suis-je parvenue? Est-il seulement possible de mettre dans un livre le pouvoir enchanteur de l’enfance qui est de faire tenir le monde dans la plus petite parcelle de bonheur? Les images les plus sincères de mes pages les plus vraies me viennent toutes, j’imagine, de ce temps-là.

Nous vivions là, le dos à la ville- une bien silencieuse petite ville pourtant, sérieuse, toute à ses devoirs, où le plus grand bruit était celui des cloches d’églises et de couvents- le visage au large. Ce « large » ce n’était que des terrains non encore lotis se joignant les uns aux autres, qui allaient se perdre dans la broussaille et qui dessinaient pour moi une préfiguration de la vaste plaine ouverte. De place en place, chichement la coupaient de petits groupes d’arbres en rond, de petits chênes souvent, que je trouvais attirants au possible, peut-être parce que du plus loin que je puisse me souvenir ils ont toujours évoqué pour moi la rencontre fortuite de voyageurs engagés dans la traversée de la plaine et qui, un moment, se sont arrêtés pour échanger leurs nouvelles. Qu’ils fussent jour après jour au même endroit, que leur cercle jamais se modifiât ne nuisait pas à ma fantaisie : c’était là des gens en train de se raconter le monde, tout ce qu’ils avaient vu et retenu.

En vérité, rue Deschambault, nous vivions pour un tiers comme en France, pour un tiers comme au Québec, et sans doute pour une bonne part dans nos féeries personnelles qui changeaient de saison en saison, provoquées parfois par l’arrivée de quelque nouveau voisin dans notre petit monde, ou nées tout simplement de la contemplation des espaces infinis qui commençaient tout juste au bout de la rue Deschambault.

Saint-Boniface, alors, respirait, priait, espérait, chantait, souffrait, on pourrait dire, en français, gagnant cependant son pain en anglais, dans les bureaux, les magasins et les usines de Winnipeg. Difficulté d’être irrémédiable des Canadiens français du Manitoba et d’ailleurs!

Pourtant, c’est peut-être à cette époque de mon enfance au Manitoba que la vie française y fut à son plus fur, toute enfiévrée par des discours, des manifestations, des visites d’encouragement du Québec, une ferveur que n’arrivaient pas à abattre les obstacles. La fuite vers le Québec de nos jeunes gens instruits, ne trouvant pas sur place à vivre en français, n’était pas encore considérable, cette horrible saignée qui allait si cruellement nous appauvrir. Au contraire, presque constamment, du Québec nous arrivait du renfort, par petits groupes : un nouveau notaire, un autre instituteur, un imprimeur, un médecin. Il nous en venait aussi de France. Quand, en 1928, j’allai prendre charge de ma première classe dans le petit village de Cardinal, il se trouva qu’une bonne moitié de mes élèves étaient bretons et auvergnats. Ce fut pour moi comme si j’avais passé cette année-là dans le Massif central ou dans quelque coin du Morbihan. J’eus la plus belle occasion de ma vie de me familiariser avec de savoureuses expressions régionales. Que c’est heureux, allant enseigner dans un village, d’en recevoir plus encore qu’on ne lui donne. Il en était de même à Notre-Dame-de-Lourdes, à Saint-Claude, autres villages manitobains à prédominance française.
De haute naissance ou d’humble origine, ces immigrants de nationalité ou de langue française, Wallons, Italiens, quelques Flamands, en se mêlant à nous imprégnèrent notre vie et notre culture française de vitalité et d’une originalité tout à fait distinctives.

Aussi inattendu que cela puisse paraître aujourd’hui, je dois au Manitoba d’être née et d’avoir grandi dans un milieu de langue française d’une exceptionnelle ferveur. Sans doute était-ce la ferveur d’un frêle groupe fraternellement resserré pour faire front commun dans sa fragilité numérique et son idéal menacé.
Peut-être, comme la flamme de la mèche donnant au maximum, cet enthousiasme ne pouvait-il indéfiniment se maintenir. Mais sa clarté brilla…assez, en tout cas, pour enflammer certaines vies.

Aussitôt la rivière Rouge franchie, en mettant pied à Winnipeg nous entrions dans un autre monde. Aujourd’hui encore le pont Provencher qui relie Saint-Boniface à Winnipeg évoque pour moi le passage du particulier au général. Je sais bien que maintenant le contraste est loin d’être aussi saisissant, mais à cette époque nous passions presque sans transition de notre vie quelque peu repliée sur elle-même au flot multiple, bizarre, torrentiel, nostalgique que formait l’humanité manitobaine faite de presque tous les peuples de la terre. Voilà donc le second cadeau merveilleux que j’ai reçu du Manitoba : y avoir entrevu, toute jeune encore, la disparité de l’espèce humaine…et que pourtant nous sommes tous en fin de compte des êtres ressemblants. Sans que j’eusse à voyager, je pouvais voir défiler sous mes yeux les gens d’ailleurs. Il n’était que d’aller flâner dans la garde du Canadien Pacifique ou à ses abords pour apercevoir en un rien de temps des femmes en fichu blanc, le regard si loin perdu en arrière que c’était sûrement à l’autre bout du monde; puis des familles entières portant baluchons, le regard également opaque d’ennui, assises en rond sur leurs caisses, à attendre on ne savait quoi; des patriarches à longue barbe enveloppés dans de curieuses pelisses, que suivaient leurs familles étirées en files étroites sur les larges trottoirs comme dans un défilé de montagne. Toutes ces choses je les ai dites et redites et ne peux faire autrement que de recommencer chaque fois qu’il est question du Manitoba, car pour moi ce spectacle des dépaysés qu’il m’a offert toute jeune est devenu inséparable de mon sentiment de la vie.

Ma mère, au début, fut à la fois effrayée et fascinée par ce grand flot bariolé d’humanité qui roulait pour ainsi dire à notre porte, en comparaison duquel notre vie nous paraissait maintenant solide, assurée, ayant du moins des racines, se plaisait-elle à le souligner. La fascination l’emporta sur le malaise. Bientôt elle emmena ses plus jeunes enfants, par un petit bateau qui faisait alors des espèces de croisières sur la rivière Rouge, en visite chez les Ukrainiens de St. Andrews, et, du pont, nous regardions avec un peu de honte peut-être, au fond des champs se redresser péniblement les glaneuses aux reins cassés qui portaient la main en visière pour distinguer, dans l’éblouissant soleil, ces curieux, ces fainéants qui n’avaient rien d’autre à faire que de se promener. Elle nous emmenait aussi chez les Islandais de Gimli; ou encore nous traversions tout bonnement l’étroite rivière Seine, pour aller, à deux pas de chez nous, entendre la messe en Belgique, comme nous disions.

Les Mille et Une Nuits de mon enfance, ce furent ces voyages dans les petites Wallonies, les petites Ukraines, les petites Auvergnes, les petites Écosses, les petites Bretagnes du Manitoba, et aussi les répliques presque exactes du Québec éparpillées dans la plaine. J’y acquérais sans doute déjà ce sentiment de dépaysement, cette sensation de dérive de nos habitudes qui, par la légère angoisse qu’elle engendre, n’a pas son pareil pour nous obliger à tâcher de tout voir, de tout saisir, de tout retenir au moins un instant.

De son côté, mon père, rentrant de longs séjours parmi les colons, apportait de fraîches nouvelles de « ses » Douhkobors insoumis, de « ses » tranquilles Ruthènes, de « ses » pieux Mennonites. Ses colonies s’étendaient maintenant jusqu’aux environs de Medicine Hat, plus surprenantes les unes que les autres, si bien qu’on aurait pu croire les récits qu’il en faisait tirés de certaines pages de Gogol. C’est peut-être pourquoi, en lisant plus tard les Ames mortes, je n’ai pas été frappée d’étonnement comme tant de lecteurs. Les aventures de Tchitchikov, il me semblait en avoir entendu raconter de semblables. Le cocasse, le singulier, l’invraisemblable. J’ai même dû apprendre à atténuer des aspects de la réalité dans lesquels je puisais la source de certains de mes récits pour ne pas donner à croire que j’inventais sans vergogne.

J’en arrive à cerner l’essentiel, au fond, de ce que m’a apporté le Manitoba. Les récits de mon père, les voyages auxquels nous conviait ma mère, cette toile de fond du Manitoba où prenaient place les représentants de presque tous les peuples, tout cela en fin de compte me rendait l’ « étranger » si proche qu’il cessait d’être étranger. Encore aujourd’hui, si j’entends dire par exemple à propos d’une personne habitant seulement quelques milles plus loin peut-être : « C’est un étranger… » je ne suis pas libre de ne pas tressaillir intérieurement comme sous le coup d’une sorte d’injure faite à l’être humain.

Il n’y avait plus d’étrangers dans la vie; ou alors c’est que nous l’étions tous.
Pourtant de tout ce que m’a donné le Manitoba rien sans doute ne persiste avec autant de force en moi que ses paysages. J’ai passablement voyagé. J’ai quelquefois été heureuse ailleurs, parvenue pour un instant à m’y sentir chez moi, par exemple dans les douces Alpilles ou encore, plus bizarrement, dans certain petit village de la forêt d’Epping, en Essex, où j’allai un jour, conduite par le plus grand hasard; il y a un coin de l’île de Rhodes, à Lindos, où je me suis dit parfois que j’aimerais vivre, parmi les bougainvillées, les femmes en grand noir se détachant sur les murs les plus blancs du monde et leurs petits jardins intérieurs faits de simples galets assemblés avec tant de grâce qu’ils composent les plus jolies mosaïques. Finalement c’est le Saint-Laurent, lien avec notre plus lointain passé canadien, mais chemin vivant et mouvant et toujours en route vers l’avenir, qui m’a ancrée. J’habite, à la ville et à la campagne, assez près du fleuve pour pouvoir en tous temps l’apercevoir de mes fenêtres, et je ne m’en lasse jamais, surtout à la campagne, dans Charlevoix, où il atteint d’une rive à l’autre vingt-deux milles de distance et va et vient dans des mouvements de marée amples et assurés comme les battements du cœur même de la création. La « mer » baisse, comme on dit par ici, et mon propre cœur subit une sorte de baisse; elle monte, et avec elle mon être attristé retrouve encore une sorte d’élan.

Mais tout cela ce sont mes amours d’adulte, réfléchis et recherchés. Mes amours d’enfance c’est le ciel silencieux de la plaine s’ajustant à la douce terre rase aussi parfaitement que le couvercle sur le plat entier, ciel qui pourrait enfermer, mais qui, au contraire, par la hauteur du dôme, invite à s’élancer, à se délivrer; c’est la silhouette particulière, en deux pans, de nos silos à blé, leur ombre bleue découpée sur un ciel brouillé de chaleur, seule, par les jours d’été, à signaler au loin les villages de l’immensité plate; ce sont les mirages de ces journées torrides où la sécheresse de la route et des champs fait apparaître à l’horizon de miroitantes pièces d’eau qui tremblent à ras de terre. Ce sont les petits groupes d’arbres, les « bluffs » assemblés comme pour causer dans le désert du monde, et puis c’est la variété humaine à l’infini.

Quand j’étais jeune, au Manitoba, une de nos promenades préférées était Bird’s Hill. Qu’y trouvions-nous donc de si attirant? Là, en plaine uniforme, s’élevait, sans cause apparente, une singulière longue crête sablonneuse, le rivage, on aurait dit, de quelque vieux, vieux lac depuis longtemps asséché, devenu terre, herbe et culture maraîchère, sauf en quelques endroits broussailleux où persistait un peu de vie de sauvage avec la plainte d’oiseaux criards. Sans doute était-ce une ancienne ligne d’eau laissée en arrière par la mer Agassiz des temps immémoriaux, alors que le Manitoba, presque entièrement sous l’eau, n’était encore qu’un songe. Nous restions là, saisis de respect et d’étonnement. Peut-être avions-nous vaguement conscience que cette étrange crête de sable, sous nos yeux mêmes unissait les temps, ceux qui persistent, ceux qui bouleversent, ceux que l’on croit morts, ceux que l’on appelle « aujourd’hui, » et que tous ces temps en vérité n’étaient qu’une seconde du grand tour de l’horloge.
Bird’s Hill c’est peut-être mon plus admirable souvenir du Manitoba; au bord de l’eau disparue, ces fossiles parmi les plus anciens; ces rêves aussi de jeunesse, cette confiance inaltérable en l’horizon lointain.
Vous savez combien il se joue de nous cet horizon du Manitoba? Que de fois, enfant, je me suis mise en route pour l’atteindre! On croit toujours que l’on est à la veille d’y arriver, et c’est pour s’apercevoir qu’il s’est déplacé légèrement, qu’il a de nouveau pris un peu de distance. C’est un grand panneau indicateur, au fond, de la vie, qu’une main invisible, dirait-on, nous vient peu à peu du découragement et l’idée qu’il y a là une ruse suprême pour nous tirer en avant et que jamais nous n’atteindrons l’horizon parfait dans sa courbe. Mais il nous vient aussi parfois le sentiment que d’autres après nous tenteront la même folle entreprise et que ce bel horizon si loin encore c’est le cercle enfin uni des hommes.

Source : Mosaic, 1970

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